Publié le 04 mai 2020

Lettre d'Alain Bocquet à Emmanuel Macron

Monsieur le Président de la République,

Je me refuse de mettre en danger la vie des enfants de ma ville de Saint-Amand-les-Eaux, de leurs familles, des enseignants, des personnels de la commune et des prestataires privés qui exercent dans nos groupes scolaires.

Je trouverais irresponsable de rouvrir nos écoles dès la semaine prochaine. Il reste trop d’interrogations et trop d’incertitudes pour ces lieux de regroupement scolaire dont les exigences sanitaires strictes ne sont pas actuellement réunies. Même si on accueillait que la moitié de nos 1 375 élèves de maternelle et d’élémentaire, auxquels s’ajouteraient les 4 000 élèves du secondaire et du privé en ville, imaginons le risque patent de diffusion et de circulation de ce sinistre virus COVID-19 au sein de notre population.

 Je rappelle au passage que nous sommes dans la zone dite « rouge » de la carte sanitaire et qu’un test sur quatre réalisé dans notre Valenciennois s’avère positif.

 Rien ne serait pire que de dire « on rouvre les écoles » pour être obligé de les refermer quinze jours après. Ce serait la catastrophe imminente sans les moyens de la conjurer. S’il y a le moindre problème, si l’épidémie reprend à partir d’une école, je serai responsable.

 La situation est grave et inédite. Elle ne peut souffrir ni d’approximation, ni d’improvisation.                                                              

Le conseil scientifique qui vous entoure avait, à juste titre, proposé dans un avis daté du 20 avril dernier, je le cite : « maintenir les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités fermés jusqu’au mois de septembre ».

Plusieurs pays européens ont d’ailleurs fait ce choix comme l’Italie, le Portugal, l’Irlande, l’Espagne…

Votre gouvernement a décidé d’outrepasser cette sage recommandation de ces experts de la médecine qui sont sans conteste les plus compétents pour évaluer les risques.

Personne n’est dupe. Vous donnez le primat aux intérêts économiques au détriment de la sécurité sanitaire. On fait rentrer les petits enfants d’abord (entre 5 et 10 ans) afin que les parents retournent travailler. Alors que dans le même temps, on annonce que les collégiens, plus autonomes eux, seraient exemptés de cette rentrée dans les zones « rouge », ce qui est notre cas. On marche vraiment sur la tête !

Avez-vous bien mesuré, Monsieur le Président, les dangers que peuvent courir ces bambins dans les conditions précaires qui leur seraient imposées ? En effet, le protocole de plus de 60 pages, sorti du bureau d’un ministère, avec ces consignes draconiennes sont inapplicables dans le peu de temps imparti. Cela ne peut se faire en un claquement de doigts !

Les services municipaux sortent à peine d’une désorganisation due à la période de confinement. Les enseignant-e-s que j’ai rencontré-e-s sont effrayé-e-s devant l’immensité de la tâche et gagné-e-s par le stress. Quant aux parents que j’ai écoutés, ils vivent d’autant plus l’angoisse que vient de s’ajouter l’information de cette maladie kawasaki qui, selon l’équipe de l’hôpital Necker, pourrait avoir un lien avec le COVID-19. Une maman m’a dit : « L’éducation peut être rattrapée, pas notre santé et notre vie ! ».

Faudra-t-il la publication un matin dans un journal d’une photo avec des petits cercueils blancs pour qu’il y ait un ressaisissement ?

Certes, le combat contre ce coronavirus n’est facile pour personne, à commencer par vous. Oui, il faut de la solidarité. Mais cela passe aussi par l’écoute et le respect des élus locaux qui connaissent bien le terrain et la vie réelle.

Les maires sont trop considérés, en haut lieu, comme les soutiers de l’Etat alors qu’ils sont les sentinelles de la République. C’est à ce titre que je vous adresse cette alerte !

A l’évidence, l’école de demain ne pourra plus être celle d’hier. Le chantier est énorme pour le réinventer en traversant ce long tunnel sanitaire. Mettons à profit le peu de temps qu’il nous reste d’ici septembre pour assurer une rentrée scolaire sérieuse, en revisitant au détail près les conditions d’accueil et d’enseignement des élèves. L’aménagement des lieux ; les conditions d’hygiène ; de restauration ; les méthodes d’éducation ; le matériel pédagogique… doivent être revus, avec en plus une formation adaptée des personnels concernés.

Il n’est plus possible devant cet enjeu d’avenir, de laisser la seule responsabilité sur le dos du Maire. Pourquoi ne pas s’inspirer des commissions de sécurité communales pour autoriser la réouverture des écoles ? Il pourrait être créé une commission spéciale composée des représentants de l’Agence Régionale de Santé (A.R.S) pour les règles sanitaires, de l’Education nationale, du conseil d’école ou du comité de parents d’élèves, de la Ville et de l’Etat ; chacun étant co-constructeur du projet, et cosignataire d’une convention impliquant l’engagement et les responsabilités juridiques partagés.

Cela précisé, la ville de Saint-Amand-les-Eaux qui a assuré la continuité du service public, continuera d’accueillir avec l’Education nationale la quarantaine d’enfants des soignants qui depuis le début de la crise bénéficient de notre soutien. Comme elle poursuivra son aide pour l’enseignement à distance qui est mis en œuvre, avec entre-autre, la distribution à 150 élèves plus défavorisés des cours et des devoirs.

Monsieur le Président, vous me connaissez. Je dis et écris toujours ce que je pense. Pour moi, la franchise est la mère de la fraternité.

Je vous adresse mes sentiments dévoués et respectueux.  

 Alain BOCQUET

Maire

Membre Honoraire du Parlement